L’histoire de la plus ancienne distillerie d’Irlande encore en activité regorge de curiosités réjouissantes. En voici quelques-unes.
La plus ancienne distillerie irlandaise en activité… à 150 ans près
Les passionnés de whisky irlandais le savent: la date gravée sur les bouteilles de Bushmills (1608) n’indique pas la naissance de la distillerie mais celle de tous les possibles. Le 20 avril 1608 – qui correspond en réalité au 30 avril si l’on veut poildeculter (avec un “l” muet) car les Britanniques adopteront le calendrier grégorien après les Irlandais –, une licence est accordée pour sept ans au capitaine Thomas Phillips pour fabriquer “aquavite, usquabaugh et aqua composita”.
Ce qui suggère que la distillation existait dans le coin – et que l’Etat avait compris qu’il pouvait en tirer bénéfice. Mais il faut attendre 1784 pour qu’une distillerie soit officiellement enregistrée à Bushmills. Fun fact: jusque dans les années 1970, les étiquettes des bouteilles indiquaient “Est. 1784” (établie en 1784). Dans le courant de la décennie suivante, cette mention disparaît au profit de “1608 (original grant)” ou de “licence granted 1608” (licence accordée en 1608), dont il ne reste aujourd’hui qu’une simple date embossée: “1608”. Glissement progressif vers la légende.
Old jusqu’à un certain point
C’est sous le nom d’Old Bushmills Distillery (OBD pour les intimes, prononcer “Odibi”) que la distillerie fut longtemps connue et, depuis la construction de la nouvelle unité de production The Causeway, le sobriquet reste attaché aux anciens bâtiments.
Fun fact: mais sur les étiquettes des bouteilles, qui mentionnaient “Old Bushmills” depuis la nuit des temps, le “Old” s’est fait la malle il y a une trentaine d’années… au moment où la date mise en avant ajoutait un siècle et demi de rides à la vénérable dame.
Bushmills était tourbé, mais on l’a oublié
On ignore quel style de whisky produisait exactement Bushmills à ses débuts – sans doute y distillait-on un peu de tout, en fonction des récoltes –, ni pourquoi elle s’est par la suite accrochée au single malt, un style peu populaire en Irlande. On sait en revanche que son whisky était tourbé, comme l’atteste nombre de petites annonces parues dans la presse. Et comme les collectionneurs d’anciens bottlings Irish peuvent le confirmer.
Fun fact: la tourbe n’est abandonnée qu’à la fin des années 1970, sous l’impulsion d’Irish Distillers (Jameson) qui prend le contrôle total de la distillerie en 1978. Les essais préalables pour produire du heavily peated s’étaient peu de temps auparavant révélés, disons, peu concluants.
Quand OBD trouvait le point G
A partir de 1932, Old Bushmills Distillery a commencé à malter de l’orge pour le compte de la brasserie Guinness. Ces deux grands noms, l’un à Dublin et l’autre au nord, vont collaborer jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en dépit de relations tendues des deux côtés de la frontière.
Fun fact: Les aires de maltage de la distillerie, avec leurs toits en pagode, ont été installés assez tardivement, en 1910: elles brillent par leur absence sur les vieilles images du XIXe siècle-début XXe.
Un whisky de saison
La distillation à Bushmills fut longtemps une activité très intermittente et largement saisonnière, qui commençait à la fin de l’automne après les moissons, la dormance du grain et le maltage, et s’arrêtait au début de l’été.
Fun fact: ce n’est qu’en 1964 que le nouveau propriétaire, Charrington, un important brasseur qui possédait par ailleurs la distillerie Auchentoshan, décide alors d’accroître la production en allumant les alambics toute l’année.
Haro sur la colonne!
Quand en 1830 Aeneas Coffey brevète sa colonne à distiller, les Irlandais boudent l’invention, que son créateur ira diffuser en Ecosse. Mais les distilleries d’Ulster, et notamment celles de Belfast, ville industrielle très peuplée, l’adoptent immédiatement. A l’exception de Bushmills, qui s’accroche à ses pot stills, et se procure ailleurs le whisky de grain nécessaire à ses blends.
A partir de 1954, la distillerie Coleraine voisine (qui appartient aux propriétaires d’OBD) fournit exclusivement le “silent spirit”, jusqu’à ce qu’Irish Distillers. Depuis lors, le whisky de grain provient de Midleton selon des accords jamais remis en question.
Fun fact: les pots stills à tête plate (pour accueillir le mécanisme des “rummagers”, qui touillaient le brassin pendant la distillation à feu nu afin d’éviter que les particules n’encollent les parois) passent à la vapeur en 1965, et sont remplacés par les alambics à cols que l’on connaît au milieu des années 1990.
Team Black Bush 4ever
Dans les années 1920, il existait un Black Bush de 15 ans. Et l’on se demande bien ce qu’attend Bushmills pour le ressusciter! Fun fact: si j’en apporte une quille à partager chez des amis, elle ne survit JAMAIS à la soirée.
••• Les faits relatés sont en grande partie tirés du génial ouvrage de Peter Mulryan, “Bushmills, 400 years in the Making”. A lire absolument!



