Pour lui, c’est presque une “joke”. Lorsque Damian Riley-Smith, fondateur des World Whiskies Awards, l’accueille sur scène, Serge Valentin garde son flegme et son élégance. Il vient pourtant d’être intronisé au célèbre « Hall of Fame » des World Whiskies Awards. Ce prix distingue les personnalités dont le travail constitue le socle de l’industrie du whisky. Lors de son discours, le fondateur de Whiskyfun.com a salué « à travers les étoiles » la toute première personnalité à avoir foulé les marches de ce panthéon : Michael Jackson (1942–2007), journaliste et chroniqueur du monde de la bière et du whisky, que Dave Broom, autre célèbre chroniqueur de la cause maltée, décrit comme « le patron ».
Whiskyfun.com le méritait bien ce Hall of Fame ! Le blog au style « formica » comme le décrit son fondateur et principal animateur, demeure une véritable boussole pour les amateurs et pour les professionnels de l’industrie. Chaque jour, ses notes de dégustations et ses commentaires illustrent les embouteillages du monde entier sur un ton pertinent, drôle et souvent caustique. Whiskyfun.com rappelle à quel point les spiritueux peuvent être une source d’inspiration, quand la dégustation est prise au sérieux avec des notations sans compromis.
Dans un monde où la moindre virgule est facturée, le blog initié en 2002 par Serge Valentin apparaît aujourd’hui comme une véritable encyclopédie en ligne. Qu’on soit amateur de la première, de la seconde ou de la dernière heure, atterrir sur sa page d’accueil, c’est un peu comme franchir les portes d’un chai oublié. Imaginez : quelque 28 000 notes de dégustations précises, pointues, des commentaires indépendants et le tout…libre d’accès. À l’heure des abonnements payants et de l’IA pour tous, Whiskyfun.com apparaît comme un véritable miracle, un patrimoine précieux à conserver.
Modeste et rieur comme à son habitude, Serge Valentin a donc naturellement été intronisé au célèbre Hall of Fame des World Whiskies Awards, et ce n’est à nos yeux que justice rendue. Pour avoir partagé quelques verres avec lui et pas mal de rires (l’un ne va pas sans l’autre avec Serge), j’ai recueilli à chaud ses impressions.
Tu viens d’être intronisé dans le Hall of Fame des World Whiskies Awards, comment réagis-tu ?
Franchement, c’était une surprise. Quand j’ai vu qu’il y avait les World Whisky Awards ce soir-là, je me suis dit qu’il y aurait peut-être des dégustations, ou que j’étais peut-être nominé dans une catégorie comme « blogueur de l’année » ou « communicant de l’année ». Ce dont j’étais certain, c’est que ça ne pouvait pas être le prix du « design de l’année » pour Whiskyfun, même si la vague rétro semble s’amplifier un peu partout. Mais bien sûr, j’éprouve de la fierté à me retrouver dans une liste qui contient déjà Michael Jackson, Charles Maclean, Dave Broom, Maureen Robinson, Jim Beveridge, Colin Ross, Nick Morgan et bien d’autres personnalités du whisky qui me paraissent bien plus méritantes que moi. Introduire un pur amateur dans ce Hall of Fame, il fallait le faire ! C’était d’ailleurs pareil quand ils m’ont intronisé parmi les Keepers of the Quaich, il y a déjà un certain nombre d’années.
« Moi, je suis un touriste ! Je me suis toujours contenté de faire tout ça pour le plaisir, le fun, et les échanges avec les amis, les amateurs comme les professionnels. »
Après plus de 28 000 dégustations, quelle valeur représente cette récompense à tes yeux ?
Justement, celle d’une récompense. Beaucoup de whisky a coulé sous les ponts depuis les débuts du whisky sur le Web. À l’époque où nous avions commencé à publier sur Internet, les marques n’avaient pas de sites web elles-mêmes, imaginez. Nous étions assez « contre-culture », et je me souviens qu’une très grande société de spiritueux avait même mis en place un séminaire interne pour enseigner à ses cadres comment réagir face à cette nouvelle tendance qui pouvait « abîmer des business entiers et détruire des vies ». Je ne pense pas que les premiers « blogueurs » — mais on n’employait pas encore ce terme — aient fait cela. En tout cas, c’est très marquant que plus de vingt-cinq ans plus tard, l’un d’entre eux ait été intronisé dans ce prestigieux Hall of Fame.
Dans les quelques mots que tu as prononcés sur scène lors de la cérémonie, tu as évoqué Michael Jackson. Reste-t-il une sorte de mentor pour toi ?
Oh oui, il nous a enseigné tant de choses ! C’est d’ailleurs pour pouvoir comparer nos impressions aux siennes que nous avions adopté la fameuse échelle de notation sur 100 points, un pourcentage en réalité. C’était le seul but. Quelle tristesse qu’il ait quitté ce monde, il y a déjà près de vingt ans. Mais bien sûr, dans un registre différent, il y avait aussi Dave, Charlie, Martine… Ils sont tous restés jeunes et frais comme des gardons, heureusement. En anglais, on dirait « comme des marguerites ».
« Ce qui a le plus changé, c’est le nombre incroyable de nouveaux pays qui font du whisky. Mon fils vient de trouver, dans un restaurant de Strasbourg, un whisky tibétain ! »
En 2026, quel regard portes-tu sur l’industrie du whisky, et qu’est-ce qui a, selon toi, le plus changé par rapport à tes débuts ?
La marée montante soulève tous les bateaux, dit-on, et en attire de nouveaux dans tous les ports. Tout le monde a toujours les bonnes idées en même temps, n’est-ce pas ? Alors forcément, quand la marée redescend, ça devient beaucoup plus difficile. Mais il me semble que tant les plus solides (voir la fusion Pernod Ricard + Brown-Forman dont on parle tant) que les plus agiles s’en sortent le mieux. Aussi ceux qui sont plus proches du produit, et moins du côté « lifestyle ». Les plus jeunes amateurs me semblent particulièrement sensibles à cet aspect des choses.
En tout cas, ce qui a le plus changé, au-delà de l’accent mis davantage sur la futaille depuis pas mal d’années, c’est le nombre incroyable de nouveaux pays qui produisent du whisky. Et au sein de chaque pays, même les plus petits, le nombre d’opérateurs explose. Mon fils Arthur vient de trouver, dans un restaurant de Strasbourg, un whisky tibétain ! Disons qu’il y a vingt ans, je connaissais toutes les distilleries de whisky du monde, ou au moins celles qui faisaient du malt. Aujourd’hui, il y en a largement plus de la moitié dont je n’ai strictement jamais entendu parler. Et qui ne se sont donc jamais retrouvées dans mes modestes verres de dégustation.
Tu nous partages ton top 3 des whiskies qui t’ont accompagné pour fêter cela ?
Pas vraiment de top, tout a été assez bousculé, mais j’ai depuis dégusté le vraiment bon Glenmorangie 15 ans qui était servi lors de la cérémonie de Londres, ou encore le nouvel Aberargie. Et en bonus, le nouveau Glenallachie 35 ans officiel et deux Midleton Very Rare en brut de fût, dénichés deux jours plus tard à… Lucerne, en Suisse. C’est le progrès : j’ai toujours trouvé ces Very Rare trop diaphanes, mais maintenant qu’il y a des bruts de fût, tout ça change ! J’en profite pour te remercier de ton soutien, Nicolas, et de celui de Whisky Magazine & Fine Spirits, épitomé du French flair, me dit-on à l’étranger.



