Number One Drinks, qui avait racheté en 2011, au terme de quatre années de négociation, les derniers fûts de la défunte distillerie nippone (1955-2000), a assemblé les derniers liquides qui façonnent Once in a Lifetime, l’ultime Karuizawa.

Il s’échappe du verre, massif, dense, d’une insondable profondeur, arpèges de notes fondues en pelote dont on hésite à tirer les fils. Les arômes résineux piochés dans la terre humide, la fumée de bois, le cuir patiné, le fruit compoté mâtiné de sauce soja… Chaque gorgée prélevée avec parcimonie m’envoie en lévitation et… pardon, vous disiez?

En ce dernier jour d’octobre, dans la douceur de l’automne londonien, Marcin Miller a accepté de nous rencontrer pour une interview pleine de surprises, que vous lirez dans le prochain numéro de Whisky Magazine (abonnez-vous ici).

Le fondateur de Number One Drinks, celui qui a miraculeusement racheté les 364 derniers fûts de Karuizawa directement à la distillerie alors déjà fermée, celui qui a révélé à l’Europe ébahie Hanyu, Chichibu ou Mars, présente Once in a Lifetime. Le dernier des Karuizawa.

Et là, à l’abri d’un petit salon à l’étage chez Milroy’s, avant même que l’entretien ne commence, il me verse un verre du précieux liquide, en gentleman – ou en ex-journaliste habitué à présenter les preuves en même temps que les faits. « Vous voulez le goûter? » Dans quelle dimension parallèle aurais-je pu décliner?

Rarement interview fut plus décousue: à chaque gorgée, je perdais le fil des réponses, captivée par le liquide mutant où la puissance d’un whisky se fondait dans la fragilité d’une distillerie rendue aux fantômes. En réécoutant l’enregistrement, plus tard, je réaliserais penaude avoir posé 3 fois la même question. L’effet Karuizawa.

« C’est ce que j’adore dans Karuizawa, acquiesce Marcin Miller. Cette incitation à se perdre, la richesse, la profondeur, la complexité, ce côté immédiatement reconnaissable et… puis-je dire sublime? En trente et quelques années dans les spiritueux, j’ai goûté beaucoup de whiskies, mais encore à ce jour je n’ai jamais rien rencontré de comparable. »

Si Karuizawa a souvent été embouteillé en single casks, Once in a lifetime est un assemblage, bâti sur un reliquat de Five Decades, release qui mariait des fûts des 5 décennie entre 1960 et 2000, augmenté d’autres single malts des mêmes décennies.

« Chaque fût unique pris isolément nous a donné à voir un instantané, et nous pensions que Karuizawa méritait un récit plus large », plaide Marcin Miller. La grande majorité de l’assemblage a mûri en fûts de xérès, la signature de Karuizawa depuis ses origines, avec un minuscule apport de barils de bourbon en contrepoint. Et il a été embouteillé à la force du vatting pour se livrer à 145 bouteilles.

Tout en soulignant la quantité non négligeable de millésimes 1960 dans l’assemblage, Marcin Miller insiste: ce sont les années 1980 qui sont les plus représentées, le « golden age » de Karuizawa, en particulier les premières années des eighties, à partir de 1981. La distillerie venait alors de remplacer presque tout son équipement au prix de lourds investissements récompensés par une nette amélioration de la qualité.

Depuis l’iconique série Noh, l’habillage fait partie intégrante du mythe Karuizawa. Once in a Lifetime prolonge ainsi la narration avec une infinie justesse dans sa présentation: la façade du coffret de bois est taillée dans les douelles d’anciens fûts de Karuizawa. Et l’artisan qui les a réalisés s’est aperçu qu’il s’agissait de chêne japonais, une variété distincte du mizanara cependant. Un voile se soulevait sur les chais.

Mais on ne saura jamais tout sur Karuizawa. La distillerie a fermé en décembre 2000, le site a été rasé seize ans plus tard et, de l’aveu du fondateur de Number One Drinks, la paperasse officielle était quasi inexistante au moment du rachat des stocks.

Karuizawa est un mystère appelé à le rester autant que possible, une mystique qui nous débarrasse du superflu et nous rappelle à l’essentiel: le moment présent. La fragilité des choses. La force de l’instant. Le signe qui orne le coffret symbolise donc le temps, et le nom de ce dernier release, Once in a Lifetime, renvoie au concept d’ichigo ichie. Chaque petit moment de la vie est unique, il ne reviendra pas.

Les étiquettes qui ornent la bouteilles, sont elles aussi uniques, suivant de subtiles variations. Réalisées par la maison Karacho, installée à Kyoto depuis 1624 et spécialisée dans l’impression à la main à l’aide de blocs de bois, elles répètent un motif de fond découpé à la main, sur lequel 9 symboles racontent l’histoire: la forêt, la montagne, la force, l’océan, le cuivre…

Once in a Lifetime vient refermer la porte en beauté, un hommage à une distillerie devenue mythique, qui aurait fêté cette année ses 70 ans. L’histoire est finie, elle ne se répètera pas. C’est le dernier Karuizawa.

Karuizawa Once in a Lifetime, 70 cl, 58,4%, 21 900 € .

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