Au cours de la 21e édition du Whisky Live qui s’est déroulée en septembre dernier, nombre de visiteurs sont peut-être passés à côté de l’une des sensations de l’édition 2025 du grand raout parisien. Glissé entre les stands japonais et taïwanais, le stand chinois de la distillerie Laizhou a, pour la première fois, présenté sa gamme de single malt en Occident. Si en matière de whisky, la France s’est depuis longtemps ouverte aux pays émergents, Japon, Inde et Taïwan en tête, la Chine, elle, est restée sur le pas de la porte. Mais depuis peu, la vision d’un eldorado à l’export pour les producteurs de cognac vole en éclats et la vapeur s’inverse : des whiskies distillés au cœur de l’Empire du Milieu s’affirment petit à petit sur la scène internationale. Un phénomène qui reflète comme une évidence la constante évolution du monde du whisky. Le monde bouge, les temps changent et Whiskymag.fr enquête sur ce nouveau phénomène qui redéfinit le paysage mondial des spiritueux.

La Chine est le pays où le baijiu règne en maître depuis longtemps en dominant le marché intérieur des spiritueux avec un impressionnant 97 % de parts de marché. Le spiritueux à base de sorgho, mais aussi de riz, de blé, de maïs ou d’orge selon les régions, est distillé depuis 2000 ans un peu partout dans le pays. Ses variations et ses rituels sont autant de facettes liées aux immenses territoires qui forment le pays.

Si le brandy demeure le principal spiritueux importé (68 % de la valeur totale des importations), le whisky, lui, s’est discrètement taillé une place de choix et demeure LA catégorie en pleine expansion. On l’ignore, mais la Chine s’est hissée au quatrième rang mondial des marchés du whisky en valeur, avec une croissance projetée de 88 % entre 2023 et 2026. Plus de 40 distilleries sont désormais réparties à travers le pays, des montagnes brumeuses du Sichuan aux rivages du Zhejiang.

Une histoire récente

Le whisky fit son apparition en Chine à la fin de la dynastie Qing (dynastie mandchoue qui a régné sur la Chine de 1644 à 1911) se faisant connaître d’abord dans les cercles diplomatiques. Johnnie Walker s’y imposa dès 1910, suivi par des tentatives de production locale, comme celle de Tsingtao en 1914. Le whisky demeura un produit de niche jusqu’aux années 2000. En 2021, souvent considérée comme l’« An Un » du whisky chinois, le marché avait connu une croissance substantielle. Les importations de whisky explosèrent, faisant de la Chine le cinquième marché d’exportation du whisky britannique en 2023, détenant alors plus de 85 % des parts de marché. Les importations de whisky japonais, quant à elles, subirent une baisse de 27,45 %, affectées par l’évolution des accords commerciaux et le recul de la demande. Des marques comme Chivas Regal, Johnnie Walker, Jim Beam et Jack Daniel’s ont consolidé leur présence.

L’histoire du whisky chinois est celle d’une transformation et d’une ambition sans précédent. De son essor en tant que nation consommatrice de whisky à son émergence comme puissance productrice, la Chine redéfinit le paysage mondial des spiritueux.

La polyvalence du whisky séduit les jeunes consommateurs, notamment la génération Z, qui stimule la croissance grâce notamment au commerce en ligne. Les grandes villes ont vu fleurir les bars à whisky, proposant des cocktails originaux et des collections de prestige. Cet intérêt croissant a non seulement dynamisé les importations de whisky, mais a également ouvert la voie à l’essor d’une industrie nationale florissante comme les producteurs chinois de baijiu, de vin et de bière tels que Langjiu, Grace Vineyard, PandaBrew et Tsingtao Brewery.

Faire de la Chine la nouvelle destination mondiale du whisky

Le constat pousse donc les producteurs chinois à conquérir ce marché domestique en pleine croissance et de plus en plus exigeant, définissant ce que le whisky peut signifier dans un pays imprégné de tradition mais désireux d’embrasser les influences mondiales.

Construite en 2016 dans la ville millénaire de Qionglai, au cœur du Sichuan (province qui produit 50 % du baijiu chinois), Laizhou, propriété de Shanghai Bacchus Liquor (Bairun), est la 1ère distillerie de whisky en Chine. C’est aujourd’hui la marque de whisky chinoise la plus appréciée sur le marché.

Laizhou incarne une nouvelle ère : celle d’un pays enraciné dans son patrimoine et tourné vers l’innovation technique. Engagée vers la neutralité carbone, la distillerie allie artisanat et production à grande échelle pour produire des jus de grande qualité et témoigner d’une nouvelle façon de penser le whisky : moderne, responsable et durable.

S’étendant sur 146 000 mètres carrés, Laizhou travaille une gamme de céréales issues de diverses origines géographiques : l’Écosse, la France, le Canada et la Scandinavie pour les malts, les provinces intérieures de Henan, du Sichuan et du Gansu situées plus au nord aux frontières de la Mongolie.

Côté distillation, l’équipement est loin d’être modeste avec huit alambics à repasse de conceptions variées et sept alambics à colonne totalisant 334 plateaux. Un tel équipement permet une énorme capacité de production annuelle de 30,1 millions de litres d’alcool pur (LPA), dont 4,8 millions de LPA à base d’orge.
Avec des systèmes d’alambics à repasse avec condenseurs en acier inoxydable et en cuivre traditionnel (identique à Roseisle, la distillerie mastodonte de Diageo en Écosse, ou la plus modeste The Lakes en Angleterre), elle permet de produire une large gamme de whiskies.

L’ambition de Laizhou est de satisfaire les palais de tous les amateurs de whisky Chi Chi Ge, Ambassadrice de la marque.

Fin 2023, la distillerie avait rempli 300 000 fûts de 52 types différents, avec l’objectif d’atteindre 1,2 million de fûts à terme. Laizhou a adopté le chêne de Mongolie (Quercus mongolica) pour la maturation en fût et a lancé un projet de plantation en partenariat avec l’Université forestière de Pékin.

Autre innovation marquante : l’utilisation de fûts imprégnés de huangjiu chinois, un vin de riz aux caractéristiques proches du xérès. Notons également que la tonnellerie intégrée de la distillerie utilise la technique STR (rasé, toasté et recarbonisé), mise au point par le Dr Jim Swan, qui affine les jeunes whiskies en adoucissant les notes les plus âpres du distillat. Ceci, combiné à l’utilisation de fûts de bourbon, de porto, de xérès, de Rioja et de huangjiu.

La gamme de huit whiskies débarque dans les prochains jours en France et offre déjà une palette large oscillant entre le Finest Select à 40 %, le STR Red à 46 %, le Fino Sherry Cask à 46 %, un whisky tourbé (25-40 ppm) le Bourbon Cask Peated à 50 %, l’Amontillado Sherry Cask à 66 % (95 €) et le Sherry Harmony à 53 %.

Parmi les grands projets qui ont récemment vu le jour en Chine, quelques exemples d’investissements conséquents sur le territoire prouvent l’engouement et l’intérêt économique que portent les grands groupes pour le marché chinois.

The Chuan, Pernod-Ricard à l’avant-poste

À seulement deux heures de Chengdu (au cœur de la province centrale du Sichuan), le voile de brume et la pluie fine qui enveloppent le mont Emei offrent un cadre enchanteur à l’un des projets de whisky les plus ambitieux de Chine.
C’est ici qu’Alexandre Ricard, PDG de Pernod Ricard, a inauguré Chuan, la première distillerie de whisky de prestige opérationnelle du groupe Pernod Ricard.

Ce projet de 118 millions de livres sterling a vu sa construction débuter en 2019, et le premier whisky pur malt a été dévoilé fin 2023. Le nom Chuan reflète une volonté de se distinguer : l’article « the » souligne son exclusivité, tandis que « Chuan » signifie « plusieurs rivières », symbolisant l’harmonie entre l’eau, la terre et l’homme.

YunTuo, la réponse chinoise de Diageo

Le 15 décembre 2024, Diageo (numéro 1 mondial des spiritueux) a inauguré la distillerie de whisky single malt YunTuo à Eryuan, dans le Yunnan au sud-ouest du pays. Grâce à un investissement de 94,21 millions de livres sterling (108,67 millions d’euros), cette installation ultramoderne témoigne de l’ambition de Diageo.

Située à 2 100 mètres d’altitude et équipée de quatre grands alambics importés, YunTuo ambitionne de conquérir le cœur des consommateurs chinois tout en plaçant le Yunnan sur la carte internationale du whisky.

Gugi, une présence française

Enfin, il y a 1 an, la famille Camus, en France, en collaboration avec la distillerie Guqi, s’est elle aussi lancée dans l’aventure. Cyril Camus présent en Chine depuis plus de trente ans et fort de vingt ans de collaboration avec le groupe Kweichow Moutai, entretient des liens étroits avec le baijiu.
Son parcours le mène à explorer une nouvelle frontière gustative, non pas le cognac ou le baijiu mais le whisky. 

Avec un investissement approchant les 25 millions de livres sterling, Guqi Whisky a lancé ses travaux le 21 novembre 2023 et a réalisé sa première distillation le 8 décembre 2024.
Combinant les techniques du baijiu et du cognac, le whisky vise une complexité aromatique unique, avec une commercialisation prévue entre 2027 et 2028.

Affranchis des traditions occidentales séculaires, les producteurs de whisky chinois bénéficient d’opportunités, mais aussi de défis.

Géants multinationaux et distilleries locales collaborent étroitement, écrivant un nouveau chapitre de l’histoire du whisky. Si une grande partie de l’écosystème du whisky chinois reste encore méconnue, la croissance et l’originalité de son offre commencent à se faire remarquer. Le monde est sur le point de découvrir la richesse du whisky chinois.

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