Vous ne savez pas quoi lire cet été : voilà qui tombe bien puisque Whisky Mag a le livre qu’il vous faut. Dans un livre passionnant sur la prohibition, (La prohibition, interdire pour une Amérique meilleure, Armand Colin), Annick Foucrier, professeure émérite à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste de l’histoire de l’Amérique du Nord, nous entraîne dans l‘Amérique puritaine et les raisons qui l’ont poussée à interdire le commerce d’alcool.
Whisky Magazine : Vous ouvrez votre ouvrage en soulignant que la Prohibition n’est pas née du jour au lendemain, mais d’un long mouvement moral, religieux, social, qui a débuté au XVIIIe siècle. À partir de quand le whisky a-t-il été identifié comme une menace pour l’ordre social ?
Annick Foucrier : En effet, l’interdiction du commerce de l’alcool aux Etats-Unis ne commence pas en 1920. On ne peut pas comprendre ce moment de l’histoire américaine si l’on ne tient pas compte de ce qu’elle est l’aboutissement d’un mouvement social séculaire et qu’elle bénéficie d’un puissant soutien populaire. Elle a été essayée dès l’époque coloniale, en Géorgie dans les années 1730. L’expérience n’a pas duré. Au XVIIIe siècle, il est généralement admis que les alcools sont bénéfiques à la santé, fortifiants, curatifs. Seule l’ivresse est condamnée. Pourtant, dans les années 1780, Benjamin Rush, médecin et signataire de la déclaration d’Indépendance, conteste les bénéfices de la consommation d’alcools forts pour la santé (il s’agit alors de rhum principalement) et conseille de s’en abstenir. Avec l’indépendance, les relations avec les îles britanniques des Caraïbes, source de rhum ou de mélasses utilisées pour produire le rhum sur le continent, sont interrompues. A la même époque la production de whisky augmente sur le territoire des Etats-Unis. Le whisky devient l’alcool fort le plus consommé.
WM : Et pourquoi cet alcool distillé en particulier, souvent lié aux classes populaires, a-t-il cristallisé autant de crispations ?
AF : A la fin du XVIIIe siècle arrivent des immigrants écossais et irlandais qui maîtrisent la fabrication du whisky. Ils améliorent les procédés de distillation et augmentent la production. Au début du XIXe siècle le whisky devient moins cher et abondant, ce qui entraîne un accroissement de la consommation. La teneur élevée en alcool provoque plus rapidement l’ivresse. Le problème tel que l’expriment les contemporains est celui de l’alcoolisme, d’une consommation excessive qui s’accompagne de troubles à l’ordre social : bagarres, violences conjugales, ruine familiale.
WM : L’un des aspects les plus frappants de votre livre est l’importance donnée aux logiques économiques derrière la consommation d’alcool. Dans quelle mesure peut-on dire que le whisky, notamment celui produit à partir de maïs dans l’ouest des Appalaches, était à la fois un produit agricole et une monnaie d’échange ?
AF : Le whisky est une boisson associée aux relations sociales, mais il est aussi un facteur économique. L’ouverture des territoires à l’ouest des Appalaches jusqu’au Mississippi était une des revendications qui avaient mené à la guerre contre l’Angleterre. Après l’indépendance, des agriculteurs s’y établissent et cultivent du maïs, le « blé indien ». Mais les Appalaches sont difficiles à franchir. La production est à l’ouest, tandis que les marchés sont sur la côte, à l’est des montagnes. La transformation du maïs en whisky est plus intéressante pour les agriculteurs, qui le transportent sur le Mississippi. C’est la raison pour laquelle le président Thomas Jefferson était si anxieux d’acheter la Nouvelle-Orléans, port au débouché du fleuve sur le golfe. L’alcool (du rhum) est utilisé comme moyen de paiement déjà à l’époque coloniale, quand la balance commerciale est déficitaire et qu’il est difficile pour les marchands des colonies d’obtenir du crédit. Dans les années 1790, les habitants de l’Ouest utilisent leur production d’alcool dans une économie de troc par manque de numéraire.
WM : Cette fonction économique a-t-elle freiné ou précipité sa mise en cause ?
AF : Cela dépend du pouvoir politique. Cela a été un frein lorsque les hommes politiques ne voulaient pas s’aliéner leurs électeurs qui en produisaient ou qui en vendaient.
WM : Vous décrivez la mise en place de la taxe fédérale sur le whisky en 1791 comme l’un des premiers points de tension entre gouvernement et citoyens. Peut-on considérer cette “whiskey rebellion” comme un acte fondateur de l’histoire politique américaine ?
AF : La révolte du Whisky est un épisode important de l’histoire des Etats-Unis. Après la guerre, les Etats-Unis doivent payer une dette considérable. Le ministre des finances, Alexander Hamilton, est favorable à un pouvoir fédéral fort. Les droits de douane sur les importations d’alcool constituent une part importante du budget fédéral. Il obtient que le congrès fédéral vote une taxe aussi sur les alcools produits sur le territoire national. Mais si les grands propriétaires peuvent la payer, cela est beaucoup plus difficile pour les petits agriculteurs. C’est le cas dans l’ouest de la Pennsylvanie. L’opposition qui s’exprime dès 1791 le fait au nom de l’égalité et de la liberté, valeurs portées par la révolution américaine. Beaucoup des révoltés ont combattu dans la guerre d’Indépendance. En 1794, le président Washington lève des troupes pour réduire la rébellion. C’est le premier acte de révolte contre l’autorité de l’Etat fédéral et la première intervention de l’Etat fédéral dans les affaires des Etats fédérés.
WM : À partir du XIXe siècle, la frontière entre boisson et poison se durcit. Vous montrez que les médecins, les philanthropes, les syndicalistes mais aussi les employeurs s’allient pour dénoncer les effets délétères de l’alcool. Le whisky est-il alors perçu comme un fléau ou comme un marqueur culturel à défendre ?
AF : Il n’y a pas une seule attitude de ces différentes catégories. Ce sont des médecins, des philanthropes, des pasteurs, des syndicalistes, des employeurs. Les positions varient aussi selon les régions et les groupes culturels. Pour les immigrants irlandais et écossais il s’agit bien d’un marqueur culturel. Il n’en est pas de même pour les immigrants allemands, plus attachés à la bière.
WM : Dans les années 1870-1880, vous montrez que la concentration industrielle transforme le paysage. Peut-on dire que l’industrialisation du whisky aux États-Unis – via le Whiskey Trust notamment – a précipité la rupture avec les défenseurs de la tempérance ?
AF : Les mouvements pour la tempérance se développent dès les années 1820. La période de la guerre de Sécession marque un recul mais le mouvement se réorganise et prend de l’importance à partir des années 1870, avec une participation plus active des femmes de la WCTU (Women Christian Temperance Union, organisée en 1874). Des mouvements politiques sont aussi fondés, le Parti pour la Prohibition en 1869 et surtout l’ASL (Anti-Saloon League) en 1893. Les années 1780-1880 sont des années de concentration dans l’industrie et c’est en réaction que le mouvement progressiste fait voter les lois fédérales anti-trusts qui visent surtout les trusts du pétrole et du sucre (en 1890 par exemple). Le Whisky Trust ne réussit pas à en dominer la production, car l’équipement revient à un coût faible et il est donc assez facile d’entrer sur le marché.
WM : Est-ce la puissance économique de cette industrie qui a inquiété ou bien les pratiques commerciales et politiques qui l’accompagnaient ?
AF : Comme le nom de l’ASL l’indique clairement, c’est le commerce d’alcools dans les saloons qui est visé. Il est reproché aux saloons de tirer avantage des ouvriers qui viennent y dépenser leur salaire, mais aussi de pratiquer la corruption politique, en fournissant des voix aux hommes politiques contre l’impunité pour des activités délictueuses.
WM : Vous consacrez de nombreuses pages aux saloons, lieux de sociabilité masculine, de consommation, mais aussi de corruption et d’émeutes. Le whisky y tenait-il un rôle particulier, différent de celui de la bière ou du vin ?
AF : Ce sont des différences régionales. Les saloons fournissent les alcools demandés par leur clientèle. Ainsi à Boston ou New York, où les immigrants irlandais sont nombreux, on boit plus de whisky, tandis qu’à Chicago par exemple, où les immigrants allemands et d’Europe centrale dominent, la bière (la lager) est le principal breuvage.
WM : Était-il réservé à une certaine classe sociale, à une certaine masculinité ?
AF : Les classes moyennes sont les principaux soutiens des mouvements pour la tempérance puis pour la prohibition.
A contrario, je cite l’exemple de Joseph Musgrove, un avocat bien connu à Los Angeles qui est cambriolé le 21 décembre 1921. Parmi les bouteilles qui lui sont volées, on remarque quatre marques différentes de whisky, à côté de champagne et de gin. Les classes supérieures et les immigrants (surtout irlandais et écossais pour le whisky) sont les plus attachés à la consommation d’alcool. Bien sûr il ne s’agit pas des mêmes produits. La différence de qualité est fonction du prix payé. Les lieux de consommation ne sont pas non plus les mêmes, avec toutes les nuances entre le club pour gentlemen et le tripot sordide.
WM : Vous rappelez que la Prohibition n’interdit pas la consommation d’alcool, mais son commerce. Dès lors, comment les réseaux de contrebande s’organisent-ils autour du whisky ?
AF : Vous avez raison de souligner qu’après janvier 1920 le problème pour ceux qui veulent consommer des boissons alcoolisées est de se les procurer. Il est légal de fabriquer ses propres boissons fermentées, mais pas des boissons distillées. Il faut donc avoir recours à des réseaux illégaux, soit ce que l’on appelle le moonshine, l’alcool supposé fabriqué clandestinement « à la lueur de la lune », souvent mais pas seulement dans des lieux isolés. Mais cela dépend du soutien des populations locales et du zèle de la police. Une autre filière est la contrebande à travers les frontières, principalement celles du Canada, où de nouvelles distilleries sont installées. Il est aussi possible de s’approvisionner dans le territoire français de Saint-Pierre et Miquelon, proche des côtes canadiennes et des côtes des Etats-Unis. Enfin les pharmacies ont le droit de vendre légalement de l’alcool médicinal prescrit par un médecin. C’est ainsi que George Remus devient extrêmement riche : il s’installe à Cincinnati (Ohio) et au prétexte d’approvisionner ses pharmacies il rachète aux alentours des distilleries qui doivent fermer. Ses hommes détournent une partie de cet alcool qui est vendu dans des circuits parallèles.
WM : Et pourquoi ce spiritueux s’impose-t-il comme la figure emblématique de la contre-culture des années 1920, au-delà du simple effet Al Capone ?
AF : Le whisky est une des boissons emblématiques de cette période, une raison étant qu’il permet de consommer une dose importante d’alcool en peu de temps, ce qui est utile lorsque l’on doit se cacher. Il est aussi une base des cocktails.
Al Capone trafiquait surtout de la bière, une boisson appréciée par les immigrants originaires d’Europe centrale nombreux à Chicago. Ce sont ses rivaux irlandais du North Side qui vendaient du whisky. C’est d’ailleurs le piège du massacre de la Saint Valentin. Le gang de George Moran a été appâté par la promesse de la livraison d’un camion de whisky.
WM : On oublie souvent que les effets de la Prohibition ont été très inégaux selon les territoires. Quel rôle a joué le Canada dans l’approvisionnement en whisky ?
AF : Les alcools traversent toutes les frontières, terrestres et maritimes. La longueur de la frontière entre le Canada et les Etats-Unis offre de multiples lieux de passage. Des distilleries sont ouvertes dans l’Ontario et au Québec. Des magasins d’Etat vendent des produits officiellement pour des destinations autres que les Etats-Unis, mais qui y sont tout de même transportés clandestinement. Dès le début des années 1930, des marques comme Seagram ou Hiram Walker se préparent à approvisionner légalement le marché américain en faisant vieillir leurs produits.
WM : Et dans cette économie parallèle, quelles places occupent les anciens producteurs légaux de bourbon ou de rye ?
AF : Beaucoup doivent fermer et vendre leur matériel. D’autres continuent leur activité derrière des prête-noms ou fabriquent de l’alcool autorisé. Le cas de George Remus qui rachète des distilleries est typique. Mais finalement il est démasqué par les agents fédéraux et condamné à de la prison en 1922.
WM : À la lecture de votre livre, on voit que la législation fédérale coexiste avec des résistances locales très fortes. Les lois ont-elles été appliquées différemment selon qu’il s’agissait de vin, de bière ou de whisky ?
AF : Le vin ne représente qu’une faible partie de la consommation. La bière en représente la majeure part. Dans les Etats fédérés, le type de produit et l’application de la loi dépendent des préférences des populations et des relations entre les contrebandiers et les autorités politiques. Pour les agents fédéraux la loi est la loi, quel que soit le produit.
WM : Y a-t-il eu des formes de « tolérance » plus ou moins assumées, notamment dans les États producteurs de grains ou aux marges de l’empire fédéral ?
AF : Sans aucun doute. Les trafics ne peuvent pas durer sans une collusion avec les autorités politiques dont dépend la police. Les hommes politiques étaient attentifs aux demandes de leurs électeurs.
WM : Vous montrez enfin que la consommation n’a jamais totalement cessé, qu’elle a simplement changé de nature. Peut-on dire que la Prohibition a contribué à transformer durablement le goût des Américains pour les spiritueux ?
AF : La consommation a tout de même diminué. Sauf pour ceux qui avaient les moyens de payer des produits de qualité, cette période d’interdiction a poussé ceux qui voulaient continuer à boire à se satisfaire de produits souvent frelatés au goût désagréable que l’ajout de jus de fruits ou de sodas ne parvenait pas à masquer. C’est vrai pour le whisky, mais aussi pour le vin. Cela a contribué à déformer le goût des Américains.
WM : Le whisky frelaté, de mauvaise qualité, distillé clandestinement, a-t-il abîmé l’image du produit… ou au contraire contribué à sa légende ?
AF : Les pratiques consistant à adultérer le produit, par exemple en ajoutant de l’eau, dans un but d’augmentation du profit, existaient avant la Prohibition. L’absence de contrôle par l’Etat en a permis la multiplication dans les années 1920. Les journaux, les publicités dans les magazines, les films ont contribué à créer ce que Paul Morand appelait « un charmant parfum de mystère » autour de la consommation clandestine d’alcool dans les speakeasies, bars clandestins qui ont remplacé les saloons et qui ont la particularité d’être mixtes car au début on ne soupçonne pas les femmes de fréquenter les bars. Mais la mauvaise qualité d’un produit ne peut qu’en abîmer l’image.
La prohibition : Interdire pour une Amérique meilleure
272 pages
Armand Colin Histoire
Illustrations : Bibliothèque du Congrès, DR, sauf ouverture : Price, Albert M., 1873-1957, photographe



