Spoiler: oui, le malt nippon va se doter d’une définition et d’une indication géographique avant son homologue français. (Mais considérant que l’Archipel produit du whisky depuis un siècle, on serait en droit d’ajouter: pas trop tôt!)
Fin septembre au Whisky Live Paris (WLP), une table ronde animée par Dave Broom réunissait pour la première fois devant un public 7 producteurs japonais invités à évoquer « les défis du whisky nippon »: Ichiro Akuto (Chichibu), Shinji Fukuyo (Suntory), Kazuto Hombo (Mars), Takuya Iwahashi (Akkeshi),Yoshitsugu Komasa (Kanosuke), Hiromi Ozaki (Nikka) et Jota Tanaka (Kirin/Fuji).
Un échange certes très cadré et très scénarisé, mais qui envoyait un message fort par la présence même de tous ces producteurs plus que par le contenu de leurs interventions.
« Au Japon, un concurrent est un ennemi, et on ne traite pas avec l’ennemi », me confia un jour un master blender nippon. On mesure mieux la portée de l’événement: les concurrents lâchent les armes, et décident de faire front commun pour porter le projet d’Indication géographique (IG) « whisky japonais » annoncé officiellement il y a un peu moins d’un an.
Même si le grand public reste dupe à bien des égards, c’était devenu le secret le moins bien gardé dans l’internationale du malt: le contenu des bouteilles de whisky japonais n’est pas toujours très japonais, et pas toujours très whisky. So what?, se dit-on sur l’Archipel: du moment que c’est bon et bien fichu.
Protéger l’image du whisky japonais
Longtemps les producteurs nippons se sont donc fort bien accommodés d’une législation plus light qu’un highball dilué à 1 pour 20, refusant de faire le ménage dans leur cambuse et de règlementer leurs pratiques. Alors pourquoi ce réveil soudain?
« Ce n’est pas qu’on refusait de règlementer, corrige Jota Tanaka, le master blender de Fuji. C’est qu’on s’en fichait! Mais il y a désormais trop de faux sur le marché, et l’image du whisky japonais a été en partie abîmée. Le problème se fait cruellement sentir depuis 10 ou 15 ans: le whisky japonais est devenu très populaire à l’exportation, et il est aujourd’hui nécessaire de protéger son image et son intégrité. »
C’est bien le succès à l’exportation qui incite l’industrie à bouger de concert. Car contrairement aux consommateurs japonais, les amateurs européens ou états-uniens sont habitués à des cadres règlementaires de fabrication (et d’étiquetage) plus stricts. Et ces amateurs – sur des marchés qui pèsent aujourd’hui très lourds – ironisent de moins en moins discrètement sur le grand écart réel ou supposé entre l’étiquette et le contenu réel des quilles nippones.
Il y a quatre ans, l’Association des producteurs (la JSLMA, pour Japan Spirits & Liqueurs Makers Association) a tenté une approche non coercitive en établissant un « standard » du whisky japonais – brassé, fermenté, distillé, vieilli (au moins 3 ans) et embouteillé (à 40% minimum) sur l’Archipel. Mais ce standard ne s’impose qu’aux seuls membres de l’association, et rien ne les empêche de sourcer leurs jus à l’étranger s’ils se dispensent d’inscrire la mention « whisky japonais » sur les embouteillages concernés par le métissage.
Une IG dès 2026 ?
Surtout, rien n’empêche évidemment les nombreuses sociétés non-membres de la JSLMA de continuer à assembler et à exporter liquides canadiens ou écossais sous des noms d’inspiration japonaise. Vous trouverez les quilles en grandes surfaces, décorées avec force kanji, samouraïs, cerisiers en fleurs ou geishas sur les étiquettes : à la vôtre, kampai!
« Notre industrie n’a pas joué la transparence, regrette Jota Tanaka. Et les mesures de la JSLMA ne suffisaient plus: beaucoup d’entreprises non-adhérentes continuent d’inonder le marché de fakes qu’elles font passer pour du vrai whisky japonais. L’Indication géographique doit résoudre ce problème. »
Selon le master blender de Fuji, cette IG se calera pour l’essentiel sur le standard de la JSLMA, et pourrait être entérinée dans les deux ans au plus tard, voire dès 2026. Pardon? Oui, oui, avant l’IG whisky de France. Hé! Hé!



