En 1823, l’Excise Act a ouvert la voie à une production industrielle et légale de whisky. Un siècle plus tard, le Speyside était déjà une région de whisky bien établie, du Canada à l’Australie. Des dizaines de distilleries produisaient un whisky de plus en plus populaire, utilisé comme base pour les blends. Les hôtels de la région embouteillaient du « Pure Highland Malt Whisky » pour leurs clients, offrant aux visiteurs attirés par la pêche et la randonnée un avant-goût des produits locaux.
En 1926, le monde du whisky semble étrangement familier voir déconcertant. Une sorte d’idylles glorifiée, presque utopique, émerge au début de la décennie, surtout selon la presse étrangère. Les distilleries fonctionnaient jour et nuit, le chômage était inexistant dans toute la région, et l’on peignait le tableau d’une vie pastorale, avec des communautés prospères, des parties de pêche et des collines verdoyantes. « On ne pouvait guère parcourir les rives… sans tomber sur une distillerie imposante dont les produits renommés se vendant à bon prix dans les boutiques d’alcool de l’Empire britannique », écrivait un journaliste australien en 1921. Il citait des noms que l’on célèbre encore aujourd’hui : Macallan, Glenfiddich, Glenfarclas, The Glenlivet (dont l’article défini avait déjà été protégé par un procès).
Mais au milieu de la décennie, la réalité plus sombre d’un monde chaotique a rattrapé cette image idyllique. Les distilleries se sont tues et la consommation de whisky a commencé à baisser. Le plus grand journal du Canada s’interrogeait sur la survie de l’industrie du Scotch, attribuant l’excédent de stocks aux jeunes générations, qui n’avaient pas hérité du goût de leurs aînés pour le whisky. Un article du Herald émanait d’une agence publicitaire d’Oslo, avide de recruter des clients pour la distribution de whisky en Scandinavie — le développement de nouveaux marchés restant la solution privilégiée pour écouler les surplus.
“En 1926 le plus grand journal du Canada s’interrogeait sur la survie de l’industrie du Scotch, attribuant l’excédent de stocks aux jeunes générations, qui n’avaient pas hérité du goût de leurs aînés pour le whisky”
Puis vint la grève générale de 1926, qui toucha presque tous les aspects de la vie au Royaume-Uni. Le manque de charbon était si aigu que les distilleries durent remettre leurs stocks aux autorités locales. Les trains ne circulaient plus, si bien que même les commandes passées ne pouvaient être livrées. L’image du paradis s’effritent alors selon le schéma cyclique caractéristique de l’industrie du whisky.
Au début de la saison de distillation de 1926, la plupart des distilleries du Speyside n’ont pas rouvert comme à l’accoutumée. Même en novembre, on rapportait que seule Mortlach était en activité. Divers journalistes citent anonymement des « distillateurs de Dufftown » et des « gérants de distilleries des Highlands », soulignant l’énorme impact sur les communautés locales, où la plupart des emplois dépendaient du whisky.
La crise a touché directement les professions comme les agriculteurs, les tonneliers et les distillateurs, avant de s’étendre aux ouvriers des trains de marchandises, aux dockers et aux marins de la côte du Moray. A travers le pays les tenanciers de pubs et les marchands de spiritueux subissent eux aussi la crise.
La légende du Macallan 1926, whisky star de la scène des enchères, battant record sur record, est un succès improbable né dans ces circonstances. Pourtant, en creusant un peu, on découvre les ingrédients magiques de ce triomphe.
À l’époque comme aujourd’hui, Macallan avait récemment modernisé ses équipements et ses installations pour les porter aux normes les plus élevées. Le Macallan 1926 a pris forme dans les dernières malteries et un nouveau four, avec une eau alimentée par un système innovant de canalisations reliant la distillerie à des sources de montagne. La récolte d’orge locale cette année-là s’est avérée être la meilleure depuis des années, ce qui a grandement soulagé les agriculteurs écossais — face à la hausse des importations de céréales en provenance du Danemark, les critiques selon lesquelles « le seul produit écossais dans la bouteille de whisky était l’eau » avaient fait la une des journaux.
Le fût 236 a ensuite probablement trouvé sa place dans de nouveaux entrepôts de vieillissement, ajoutés en 1924, 1929 et 1931.
Pendant son repos, le Macallan a commencé à écrire son histoire dans le whisky. The Macallan est en effet aujourd’hui probablement la marque de single malt la plus célèbre au monde.
Dans les années 1920, la distillerie était dirigée par Janet « Nettie » Harbinson. Ayant hérité de Macallan de son mari, elle devint la seule femme à occuper un tel poste dans une distillerie écossaise pendant l’entre-deux-guerres. Soucieuse de maintenir l’entreprise dans le giron familial, elle refusa plusieurs offres de rachat malgré les défis de l’époque. Au lieu de cela, de nouveaux marchés furent explorés. Macallan envoya de petites expéditions de whisky vers des destinations aussi variées que Chypre, l’Afrique du Sud, la Jamaïque, la Palestine, la France et la Belgique. En 1930, la distillerie figurait même au dos des tickets de bus londoniens, s’adressant audacieusement aux huit millions d’habitants de la capitale.
Avec le temps, la gestion rigoureuse des fûts en vieillissement devient cruciale. Cela fut clairement identifié comme une priorité pour la distillerie. Les comptes rendus du conseil d’administration de 1943 stipulaient que les stocks âgés ne devaient être vendus « que de temps en temps pour couvrir les dépenses courantes, sans épuiser l’investissement ». Pour le fût 236, cela se traduisit par six décennies de maturation : au moment de sa mise en bouteille, ce whisky était le plus vieux jamais commercialisé par Macallan.
Pour un whisky d’une telle envergure, un lancement à la hauteur était indispensable. Le marketing de ces bouteilles marque également une étape importante dans la position du whisky comme produit de luxe.
Alors qu’aujourd’hui nous débattons de la lassitude face aux vieillissements extrêmes et aux collaborations artistiques, ces deux phénomènes en étaient encore à leurs balbutiements dans les années 1980. Un homme visionnaire a contribué à changer la donne : Allan Shiach, président de Macallan. En dehors du whisky, il est également connu comme producteur de cinéma sous le pseudonyme d’Allan Scott. Ses œuvres primées, aussi célèbres que variées, incluent Shallow Grave de Danny Boyle, l’adaptation cinématographique des Sorcières de Roald Dahl, ou plus récemment le succès Netflix Le Jeu de la dame.
Cette créativité artistique a également infusé du monde du cinéma à celui de la bouteille de whisky : le Macallan 1926 a d’abord été lancé sous la forme de deux éditions limitées — la première conçue par l’artiste pop renommé Sir Peter Blake en 1987, suivie par celle du peintre italien Valerio Adami en 1993. Toutes deux allient style et audace, repoussant les limites de l’art et du whisky.
Au début, les enchères pour acquérir une bouteille étaient acceptées directement par la distillerie elle-même. L’une d’entre elles a atteint 5 000 £, entrant ainsi dans le Livre Guinness des records comme le spiritueux le plus cher au monde à l’époque. Un détail qui mériterait, lui aussi, un voyage dans le temps : ajusté à l’inflation, ce flacon coûterait aujourd’hui un peu moins de 15 000 £.
Une somme qui peut sembler modeste aujourd’hui, mais qui, à l’aube de l’émergence du single malt comme catégorie à part entière, représentait un véritable vote de confiance en faveur du whisky haut de gamme.
“La vente en 2023 de la bouteille illustrée par Adami détient toujours le record mondial du Scotch le plus cher, avec un prix ahurissant de 2,18 millions de £.”
En 2023, Whisky Auctioneer a vendu une bouteille de The Macallan Fine & Rare 1926 pour 1 million de £, devenant ainsi la première vente aux enchères 100 % en ligne à franchir ce seuil pour un seul flacon de whisky. Iain McClune, fondateur et PDG de la maison, se souvient encore avec émotion du jour où la bouteille est arrivée. « D’un point de vue plus large, cela a marqué un vrai tournant », explique-t-il. « Cela a prouvé qu’en proposant ces bouteilles en ligne, nous avons pu toucher des collectionneurs du monde entier, démocratiser le marché et rendre accessibles des whiskies autrefois réservés à une élite, de manières qui étaient tout simplement impensables auparavant. »
Jonny Fowle, responsable mondial des whiskies et spiritueux chez Sotheby’s, partage la même admiration pour ces flacons. La vente en 2023 de la bouteille illustrée par Adami détient toujours le record mondial du Scotch le plus cher, avec un prix ahurissant de 2,18 millions de £.
Si ces bouteilles restent bien sûr inaccessibles pour la plupart d’entre nous, Fowle y voit la preuve ultime du passage du whisky du simple statut de spiritueux collectionnable à celui d’objet de luxe, au même titre que l’art, les voitures ou les montres. « Il est impossible de sous-estimer l’impact qu’a eu le Macallan 1926 sur le marché des whiskies de collection », souligne-t-il. « En définitive, c’est en grande partie grâce à lui qu’un tout nouveau secteur de marché, celui des whiskies collectionnables, a vu le jour. » Les ventes de spiritueux de Sotheby’s ont d’ailleurs atteint 127,5 millions de dollars l’an dernier.
Le Macallan 1926 a été produit dans des circonstances pour le moins improbables et a atteint des sommets que les habitants du Speyside n’auraient jamais pu imaginer. Pourtant, ce whisky n’est pas devenu légendaire par hasard ou grâce à un seul acteur, mais bien grâce à une combinaison de visionnaires, d’innovateurs et de décideurs audacieux, présents au bon endroit et au bon moment.
Pendant des décennies, les directeurs de distillerie, les membres du conseil d’administration et les responsables marketing ont pris des décisions qui ont propulsé ce spiritueux au sommet du marché du luxe. Pour Jonny Fowle, il est peu probable qu’il soit dépassé de sitôt. Mais qui sait quels whiskies fabuleux sont en ce moment discrètement mis en fûts, en attendant le marché des enchères… des années 2120 ?



