Cette pratique qui consiste à vider dans une bouteille solera tous ses fonds de whisky (ou de rhum, etc) avait me semble-t-il disparu. Mais… Me serais-je affreusement leurrée?
“Il faut vraiment qu’à l’occasion je te fasse goûter mon infinity bottle, je veux ton avis. Tu verras, c’est surprenant.” Le plus surprenant, en ce qui me concerne, c’est que l’idée même d’infinity bottle soit encore d’actualité: cela fait des années que je n’avais pas entendu ces deux mots que, sous nos latitudes, on n’ose à peine traduire.
A croire que l’art d’accommoder les restes se cantonne à la cuisine sans se risquer dans le bar. En France, une culture du goût, peut-être parfois excessive, une forme de respect pour les savoir-faire, nous empêchent souvent de lâcher le goulot en mode yolo. Sérieusement, combien parmi vous versent au pot de l’infini les fonds de bouteilles à la limite du bottle kill?
Allez hop, un shot de Mortlach 21 ans + Old Pulteney Flotilla 2012 + un reste d’Eddu Brocéliande + Kavalan, un single cask vinho barrique brut de flûte + un fond de Glengoyne (le White Oak) + une demi-phalange d’auriculaire de Springbank, un vieux vintage de 10 ans, arrosés de fais-moi mal Johnnie Red (don’t ask, la soirée était longue) =… Egale quoi, au fait?
Rien à faire: je bloque!
L’heure est venue de sortir du placard: je ne comprends pas le concept d’infinity bottle. Jamais pigé l’intérêt de la chose. Quand j’ai commencé à écrire sur le malt, plusieurs compères geeks ont tenté de m’expliquer le kiff qu’on éprouve à laisser le hasard créer un blend évolutif en versant dans une bouteille quasi rincée, au fur et à mesure des dégustations, les restes des autres quilles dont on aperçoit dangereusement le fond. Rien à faire: je bloque.
Je parle bien sûr d’une pure infinity bottle, celle où l’on ne discrimine pas, qui n’a d’autre but que de se remplir à mesure qu’elle se vide. Rien à voir avec les tutos youtube qui expliquent sur quelle base partir, quoi mélanger et quoi ne pas mêler.
La bouteille infinie qui calcule ses doses, mesure ses origines, équilibre ses profils est hors sujet: elle relève déjà vaguement de l’assemblage ou du sauvetage. L’infinity bottle qui se respecte (je déconne) tient du pudding liquide à ≥40%, le pudding d’autrefois, d’un temps où pendant des mois on confisquait les miettes aux oiseaux, les croûtes de pain et la brioche rassises à des fins de dessert. “Trop de mie, non?” “Mouais, c’est Glenlivet.”
Les limites de l’infini
L’infinity bottle vous incite à croire que le hasard fait le spiritueux quand il n’en est qu’un subtil ingrédient. Elle nie l’art et la science de l’assemblage, le mariage des arômes, la valeur du temps et les limites de l’infini.
“Mais arrête de tout prendre au sérieux, on fait ça pour le fun, l’expérimentation!”, m’expliqua jadis un ami geek, le même qui me perça ultérieurement un tympan en me voyant servir un Hakushu 18 ans en highball – vous voyez, ça date: devant le prix de la quille, je hurlerais de concert aujourd’hui.
Pourquoi sacrifier les dernières gorgées d’un single malt qui m’a fait vibrer en les vidant dans l’infiniment trivial? L’intérêt, ai-je lu un jour quelque part, c’est d’éviter de se servir une dose trop tassée s’il en reste un peu trop dans le fond d’une bouteille, ou trop frustrante s’il n’en reste pas assez. Ah.
Alors. En admettant qu’on partage la même définition de “trop tassée”, suffit de faire durer le plaisir, voire de splitter. Et dans le second cas de savourer chaque goutte comme si c’était la dernière. Ça tombe bien: c’est la dernière.
Crédit photo : H.Eisenreich Flikr



