Adam Hannett revient sur son nouveau rôle chez Bruichladdich, et sur les instants charnières qui l’y ont mené. Cet article a été publié dans Whisky Magazine UK #211.

Il y a eu un bref instant – un an tout juste après ses débuts dans le whisky – où Adam Hannett a failli tout quitter pour un autre métier. Cela aurait fait une tout autre histoire. Mais le monde du whisky l’a rattrapé, et il ne l’a plus jamais quitté depuis.

Adam Hannett vient d’être nommé maître assembleur de la distillerie Bruichladdich, après plus de vingt ans passés au sein de la marque. Né et élevé sur Islay, cette île bucolique du whisky, on pourrait croire la trajectoire toute tracée. Elle ne l’était pourtant pas, comme il l’explique lui-même : « Quand on grandit ici, on est entouré de distilleries, mais je n’imaginais pas devenir un jour maître distillateur, ni rien de tel. »

Après le lycée, il part un temps sur le continent pour étudier à l’université d’Aberdeen, mais le mal du pays le rattrape vite. « Enfant, où que l’on grandisse, on trouve ça normal. Mais avec le recul, maintenant que j’ai moi-même deux enfants, je réalise à quel point cet endroit est particulier », confie-t-il.

Il décroche un poste chez Bruichladdich aux tout débuts de sa renaissance, quelques années après l’arrivée sur l’île d’un consortium mené par Mark Reynier, venu relancer la distillerie fermée depuis le milieu des années 1990. Nous sommes en 2004 ; Jim McEwan et sa petite équipe n’en sont qu’aux premières années de cette vaste reconstruction lorsque Hannett saisit sa chance.

« Des copains d’école qui travaillaient dans d’autres distilleries me charriaient, ils disaient que Bruichladdich n’avait rien à offrir. Mais peu importait, on avait un vrai objectif. Très vite, je suis tombé amoureux de ce que faisait Bruichladdich -c’était bien plus que du whisky », se souvient-il avec émotion.

Au bout d’un an pourtant, il démissionne pour saisir une autre opportunité. Celle-ci ne se concrétise pas, et il enchaîne alors les petits boulots sur l’île.

« Je suis allé passer un entretien dans une autre distillerie, et le soir même le directeur m’a appelé pour me proposer le poste. J’ai demandé à réfléchir, et le lendemain j’ai refusé -ce n’était tout simplement pas Bruichladdich », raconte-t-il.

Il retourne alors, un peu penaud, frapper à la porte de la distillerie pour demander s’il n’y aurait pas un peu de travail saisonnier. La saison touristique approchant, les occasions ne manquent pas.

« À mon retour, il fallait travailler dur et ne pas gâcher cette seconde chance », dit-il. Il apprend alors à se porter volontaire pour toutes les tâches et les heures supplémentaires disponibles, histoire d’apprendre vraiment le métier.

Il gravit peu à peu les échelons : le chai, puis le poste de brasseur, puis celui de distillateur, avant de se former à l’assemblage aux côtés de McEwan.

« Pour un homme de plus de 70 ans, son énergie et sa passion étaient une source d’inspiration. Il était toujours là dès l’aube, et l’idée qu’il puisse un jour partir à la retraite ne m’avait jamais traversé l’esprit. Je n’imaginais pas Bruichladdich sans lui. Et puis un matin, il est arrivé et nous a dit : « Voilà, je pars à la retraite dans six mois. » »

C’est là, sur le champ, qu’il est décidé que Hannett reprendra l’assemblage -un rôle qu’il n’aurait pu imaginer occuper dix ans plus tôt. Une opportunité immense, qu’il n’a pas prise à la légère. Marcher dans les pas d’une légende comme McEwan l’a d’abord rendu très nerveux. « Jim avait une personnalité incroyable, un vrai showman, et je ne lui ressemble en rien. Mais je me souviens qu’un jour il m’a dit : « N’essaie pas d’être moi, raconte l’histoire à ta façon. » »

Pour Hannett, cette décennie écoulée s’est traduite par un engagement croissant en faveur de la durabilité, une volonté constante de faire les choses différemment, et le désir d’améliorer sans cesse ce qui sera transmis.

« Jim racontait qu’il se retrouvait parfois seul le dimanche soir avant que l’équipe ne prenne son poste, et qu’il se disait : c’est à moi, c’est ma responsabilité -mais ça ne l’est jamais vraiment. On le laisse à la génération suivante, et il faut faire en sorte de l’améliorer. »

Certifiée B-Corp, Bruichladdich cultive de longue date un engagement pour la durabilité sous toutes ses formes. Mais cela suppose aussi, explique Hannett, de savoir faire évoluer le discours. À sa réouverture, la distillerie avait choisi de n’utiliser que de l’orge écossaise. Avec le temps, l’équipe a découvert d’autres producteurs menant un travail passionnant, pas seulement en Écosse mais aussi en Angleterre. « Nous avons commencé à discuter avec un producteur en biodynamie, mais il se trouvait dans le Wiltshire -du mauvais côté de la frontière », sourit-il.

Hannett a compris qu’il fallait continuer à apprendre et à évoluer, sans s’enfermer dans une décision prise plus de vingt ans auparavant. S’engager pour la durabilité ne pouvait pas se réduire à respecter une seule et même règle.

L’équipe continue de travailler avec les agriculteurs locaux et de les soutenir -une démarche que beaucoup jugeaient, à l’époque, complètement folle. L’orge cultivée sur Islay était traditionnellement réservée à l’alimentation animale, son faible rendement la rendant peu attractive ; les autres distilleries préféraient s’approvisionner sur le continent ou plus loin encore. Là aussi, Bruichladdich a changé la donne, en nouant des partenariats avec les fermiers de l’île pour sa gamme Islay Barley, une collaboration qui n’a cessé de croître.

« Il est essentiel de continuer à raconter l’histoire des ingrédients, de l’orge -en tant que distillateurs, nous avons un vrai pouvoir sur le choix de nos partenaires », affirme-t-il.

Aujourd’hui, la distillerie collabore avec une vingtaine de producteurs sur l’île, qui fournissent près de la moitié de son orge -soit environ un million de livres réinjectées chaque année dans l’économie agricole locale. Les partenariats se sont même étendus à la culture du seigle, pour favoriser la rotation des cultures et régénérer les sols. L’un des fermiers avec qui ils travaillent affirme que chaque année où il cultive du seigle, sa récolte d’orge suivante est la meilleure de l’île. « Il s’agit de sortir de cette quête de rendement propre à la monoculture, pour privilégier le goût », s’enthousiasme Hannett, visiblement passionné par ce sujet.

Ce n’est pourtant pas la méthode la plus rentable pour produire du whisky, ce qui explique pourquoi la plupart des grandes distilleries s’en détournent. Selon Hannett, Rémy Cointreau, propriétaire de la distillerie depuis son rachat à Reynier en 2012, continue de soutenir cette façon de faire.

« Dans toute l’histoire du whisky, personne n’a jamais senti un whisky en s’exclamant : « Waouh, quelle production efficace ! » », plaisante-t-il.

« Nous faisons les choses pour les bonnes raisons. Il ne s’agit pas seulement de produire le whisky le moins cher, ou de tirer le maximum de chaque bouteille. Il s’agit de faire ce qui est juste pour Islay, ce qui est juste pour la distillerie. »

Après dix ans passés comme distillateur en chef, Adam Hannett a été officiellement nommé maître assembleur en septembre. Si ses fonctions ne changent pas fondamentalement, ce titre vient consacrer son engagement pour l’entreprise, son expertise technique et sa contribution aux enjeux de durabilité et d’innovation qui l’animent.

Son ancienneté au sein de l’entreprise le pousse à réfléchir à la valeur d’une vision à long terme, et à ce qu’une telle connaissance du spiritueux et de son vieillissement peut apporter.

C’est ce qui l’a conduit à décider que l’Islay Barley deviendrait un 14 ans d’âge. Tout en conservant son caractère millésimé, cette référence bénéficiera désormais, grâce aux années d’expérience de Hannett, de ce qu’il estime être le meilleur profil pour l’avenir.

« Je n’aurais pas eu la confiance nécessaire pour prendre une telle décision à mes débuts. Mais on grandit avec ces rôles, avec ces responsabilités », dit-il.

Comme son prédécesseur McEwan, Hannett a bien conscience que ses décisions d’aujourd’hui auront des répercussions durables. « Cela pousse vraiment à penser à l’avenir, et au fait qu’à un moment donné, quelqu’un d’autre prendra le relais. Plutôt que de se contenter de l’existant, il s’agit de se demander comment on peut faire mieux, et bâtir sur ces fondations pour la génération suivante. »

« On veut constituer ses stocks de la meilleure façon possible. Et je réalise de plus en plus que le whisky que l’on met aujourd’hui en fût, s’il est mis en bouteille dans trente ans, ce ne sera pas moi qui le ferai », dit-il, avant d’ajouter en riant : « À moins que je n’aie pas assez cotisé pour ma retraite. »

L’avenir de Bruichladdich repose visiblement entre de bonnes mains. Fidèle à la marque depuis si longtemps, Hannett se passionne non seulement pour son devenir, mais aussi pour celui de tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, gravitent autour de la distillerie. C’est une œuvre collective -et Hannett, enfant de l’île, en connaît mieux que quiconque toute l’importance.

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