Alors que le dossier de la future Indication géographique whisky français doit être remis à l’INAO la semaine prochaine, j’en profite pour répondre à vos questions. Où il sera question de territoires ultramarins, de cumul d’IG, de finish, et des croquettes du chien par rapport aux sardines.
Comme je vous l’annonçais mi-septembre, nous allons enfin savoir ce qu’est un whisky français. Et si j’en crois les statistiques de l’article, ainsi que le nombre de vos retours et questions, le sujet vous passionne.
Tant mieux. Même si vous m’obligez à revenir sur la question, une semaine après un WLP particulièrement riche, alors que je peine à me débarrasser d’un excédent de valises sous les yeux.
Quelques précisions par rapport à mon papier précédent : les céréales utilisées pour produire un « whisky de France » devront être à 85% françaises, et le maltage s’effectuer à 70% sur l’aire définie. Le dossier IG sera remis le 15 octobre à l’INAO et présenté en comité en novembre, pour être validé – espérons-le – en février 2027. Et maintenant, vos questions.
A quoi peut bien servir une IG whisky de France ?
A définir ce qu’est un « whisky français », à savoir un whisky brassé, fermenté, distillé et vieilli en France, selon des modalités affinées dans un cahier des charges.
A l’heure actuelle, lorsqu’un produit est élaboré à partir de matières premières originaires de plusieurs pays, ou dont le processus de fabrication fait intervenir plusieurs pays, l’origine est déterminée par le lieu où intervient la dernière « modification substantielle » de ce produit, selon les règle d’origine non préférentielle de l’OMC, reprises et détaillées par les Douanes.
La Répression des Fraudes (la DGCCRF pour les amateurs d’acronymes) estime depuis plusieurs années que réduire (au sens d’abaisser le taux d’alcool avec de l’eau) et embouteiller en France des jus importés d’Ecosse, d’Albanie, d’Allemagne, de Narnia ou du Mordor ne suffit plus à faire du produit fini un whisky français. Pas suffisamment substantiel.
En revanche, passer un assemblage polyglotte par un petit finish de quelques semaines dans des chais français – allez, dans des fûts de crus du pays pour faire bonne mesure – vous donne légalement le droit d’étiqueter la quille « product of France ».
Une fois l’IG en place, ce ne sera plus possible. La Répression des fraudes pourra aligner les indélicats qui usurpent la mention « whisky de France » sur des produits qui n’en respectent pas la définition.
Cette IG sera en outre enregistrée auprès de l’Union européenne, protégeant ainsi la catégorie hors de nos frontières. Enfin, le cahier des charges pose un certain nombre d’exigences qui ne peuvent que contribuer à élever la qualité du whisky français.
Pourqui l’IG exclut-elle les territoires ultramarins ?
Ce point vous a beaucoup fait réagir. Le whisky français devra être brassé, fermenté, etc, en France « métropolitaine », ce qui exclut de facto de l’IG les producteurs ultramarins. Car, oui, on distille de la céréale à la Réunion, en Guyane, à Saint-Pierre-et-Miquelon…
« Comment l’INAO a-t-il pu laisser passer cela, ce n’est pas légal, ils sont stupides ou bien ? », ai-je entendu sur toutes les octaves. Non. L’INAO aime à l’occasion (disons souvent) sadiser le postérieur des diptères, mais s’entoure de personnes extrêmement compétentes et qualifiées, qui évitent de prendre des libertés avec les textes législatifs.
Or, une Indication géographique doit pouvoir justifier d’une unité… géographique. D’une unité de terroir. On peut trouver des liens capilotractés entre la Normandie et la Corse, qui se tiennent à distance raisonnable sur la mappemonde.
En revanche, exhumer le terroir commun entre la Guadeloupe et l’Alsace se révèle un chouille plus compliqué. En particulier lorsqu’on aborde la question des maturations, bien plus extractives sous les tropiques (d’aucuns diront « accélérées »).
L’INAO, chargée de valider l’IG, a donc longuement hésité. Et a sans doute anticipé que la Commission européenne retoquerait le dossier lors de la demande d’enregistrement auprès de l’UE si l’aire de production définie dans le cahier des charge ratissait trop large.
Il n’en demeure pas moins que l’exclusion des distilleries ultramarines, sur le plan historique, politique, culturel et économique est une faute impardonnable. A suivre.
Peut-on cumuler l’IG whisky breton et whisky français ?
Non, les producteurs devront choisir, la loi interdisant de revendiquer deux appellations. Comme vous le savez, les whiskies de Bretagne et d’Alsace se sont déjà dotés d’une IG en 2015.
Les distilleries bretonnes, implantées dans une région ultra touristique où s’est de tout temps développé un puissant réflexe d’achat local, ont fermement l’intention de continuer à revendiquer leur identité celtique.
Et ne cachent pas qu’elles se sentent à peine concernées par l’IG France. Mais rien ne leur interdira, sur certains marchés d’export, de préférer la mention « whisky de France ».
Les Bretons vont-ils devoir réviser leur IG ? (Oui)
Les whiskies de Bretagne et d’Alsace, qui bénéficient déjà d’une IG, pourront donc se rabattre s’ils le souhaitent sur l’IG « whisky de France », à condition que leur cahier des charges régional soit mieux-disant ou a minima équivalent à la définition nationale.
Cette « procédure de repli », selon le terme consacré, existe déjà dans l’AOC « rhum de Martinique », bien qu’elle ne soit pas gravée dans les tablettes : les rhums qui ne répondent pas à tous les critères de l’AOC peuvent être déqualifiés en IG « rhum des Antilles ».
C’est le cas par exemple du Cœur de chauffe de Saint James, distillé en alambic et non en colonne comme l’exige l’AOC, ou encore des finishes tourbés d’HSE, qui n’expriment pas les caractéristiques organoleptiques attendues.
Les Bretons vont donc rouvrir leur cahier des charges pour rendre obligatoire l’utilisation de céréales d’origine françaises (scoop : ils réfléchissent même à un minimum de grain breton), pour abaisser leur TAV maximum en distillation continue (94,8%) en l’alignant sur celui de l’IG France (93,8%), et pour harmoniser 2 ou 3 points sur le vieillissement et le finish. A propos de finish…
Vers une définition du finish ? (Oui aussi)
Cette question-là, vous ne me l’avez pas posée, mais les représentants de la Fédération du whisky de France l’ont mise sur la table lors de leur conférence de presse du 25 septembre dernier. L’IG « whisky-bien-de-chez-nous » va définir dans quelles conditions une bouteille pourra mentionner un finish.
Il faudra que 100% du whisky ait vieilli pendant au moins un mois dans la barrique de finish, et la barrique en question pourra servir jusqu’à 5 fois pour les affinages. Il sera donc possible d’en moduler l’intensité.
La DGCCRF pousse pour introduire une restriction supplémentaire : seules les barriques utilisées pour faire vieillir un alcool pourront être fléchées vers l’affinage d’un whisky. Ce qui entretient un flou majeur : quid des fûts avinés (seasoned casks, comme disent les Britanniques) ? Je reviens aussi vite que possible sur ce point.
Cela fait un bail que les autorités françaises tentent d’encadrer le finish, qui n’est nulle part défini. Le Whisky de France semble bien parti pour jouer le lapin de Troie en introduisant officiellement cette notion. Puisque vous ne me demandez pas mon avis, j’estime pour ma part que cette question devrait se régler au niveau européen.
En attendant, vous l’aurez compris dans la douleur, le single malt français culbuté en tonneaux de Tabasco ou de fèves de cacao, voire en fûts dans lesquels ont saumuré des sardines ou les croquettes du chien, c’est niet. J’ai les boules.
••• Photo: conférence de presse de la Fédération du whisky de France le 25 septembre 2026. De g. à dr.: le secrétaire général William Dionne, le président Christian Bec (Twelve), le président fraîchement élu de l’ODG Dominique Ribéreau-Gayon (Jean Boyer) et le vice-président représentant les céréaliers Frédéric Revol (DHG).



