La distillerie du Speyside, dont les travaux de doublement devraient arriver à terme cet été, présente son premier single malt de 50 ans. A rebours de sa tradition très éloignée de la course aux records d’âge.
Surtout, ne jamais s’habituer aux miracles. Oui mais voilà, depuis quelques années, l’industrie du whisky (écossais en premier lieu) c’est Lourdes sans l’eau bénite, la canonisation en rafale: on nous transforme l’eau d’orge en whisky de 50 ans et plus à un rythme qui a plus à voir avec le Diable qu’avec l’intervention divine.
Macallan The Reach 81 ans, le merveilleux Glenlivet Gordon & MacPhail 80 ans, Glendronach 50 ans, Yamazaki 55 ans, Glenfarclas 60 ans, Dalmore 60 ans, Glen Grant 72 ans GMP, Highland Park 54 ans… Sans oublier le Glenlivet 85 ans GMP l’un des temps forts du dernier WhiskyLiveParis… Encore ne s’agit-il là que de quelques exemples arrivés sur le marché ces cinq dernières années. Car le rythme des sorties cacochymes défie la crise.
Dernier miracle malté avéré : Pernod Ricard vient de dévoiler jeudi 29 janvier de l’an 2026 un vénérable Aberlour 50 ans. Ce jour-là, devinez qui s’est pointée à la dégustation avec le rhume du siècle, les sinus embouteillés pire qu’aux heures de pointe sur le périph’, la gorge en papier ponce et le cerveau en gelée ? Bon, la journée aurait pu être pire: j’aurais pu être supporter de l’OM.
Le « single malt préféré des Français »
J’adore Aberlour. C’est une distillerie qui déçoit rarement, à l’aise dans le fût de bourbon (les expressions White Oak ou Alba) comme dans la double maturation sherry, un classique tweed rassurant capable de dégoupiller en punk pour lâcher les volts sur le xérès (A’Bunadh). L’un de ces single malts qui – cherry sur le cupcake – ne prend pas les amateurs pour des CB Platinium sur pattes, et trône conséquemment en majesté dans le cœur des Français.
Mais Aberlour ne possède pas le moins du monde la culture du « très vieux », qui échappe d’ailleurs largement aux grands groupes. Sa gamme permanente s’arrête au 18 ans, et je ne l’en apprécie que davantage pour cette limite. Autant dire qu’un compte d’âge 50 s’inscrit comme un événement fort dans l’histoire de la distillerie du Speyside, qui célèbre cette année (en partie) ses 200 ans*.
Ce n’est pas le « plus vieil » Aberlour jamais embouteillé: un single cask brut de fût de 53 ans, distillé en 1967 et sobrement baptisé The Mouth of the Chattering Burn, avait ouvert la route à l’automne 2025. Mais il s’agissait d’une carafe d’1,5 litre, édition spéciale destinée à une vente caritative – adjugée pour 60.000 £.
Le 50 ans fraîchement présenté, disponible à 20 exemplaires (2 pour la France, déjà vendus), ne coûtera « que » 35.000€. Il s’agit d’un piquage effectué sur 2 fûts, l’un de bourbon (majoritaire dans la quille), l’autre de xérès. Traduire: tout n’a pas été embouteillé, tenez-vous prêt pour la suite, un jour ou l’autre.
Derrière les miracles, la maîtrise d’un art
Derrière les miracles se cachent le plus souvent une maîtrise parfaite de son art et un poil de chance. Les eaux-de-vie très âgées, « ces sentinelles fragiles qui interrogent notre rapport au temps sur l’échelle du plaisir éphémère » (je m’auto-cite), nous arrivent au prix d’un long processus où le hasard doit se faire discret, comme je le racontais dans une enquête sur « Le savoir-faire derrière le miracle des très, très vieux spiritueux ».
Le newmake logé dans les 2 fûts a été distillé en 1970: on peut supposer que le prélèvement nécessaire à l’assemblage de l’Aberlour fifty (et peut-être même l’ensemble du liquide) a quitté les barriques pour passer les quelque cinq dernières années sous verre afin de stopper son vieillissement – c’était le cas du single cask de 53 ans précédemment cité.
Pour mémoire, seul le temps passé en fûts entre dans le calcul de l’âge, et 2026 moins 1970 = 55 ou 56 ans. Les quinquas+ qui essaient de se rajeunir ne sont jamais des whiskies, d’après mon expérience!
Si vous êtes l’un des 2 (very) happy (very) few à avoir topé une bouteille, laissez le whisky s’aérer longuement dans le verre, le temps que le cintrage de bois se relâche. Nan, je plaisante: je sais bien que vous ne l’ouvrirez pas! Dommage, car vous seriez récompensé par un exubérant panier de fruits mâtiné de guimauve vanillée, de baies et de pommes rouges. Un nez d’une belle fraîcheur qui charrie en trame le bois exotique, marqueur des vieux single malts.
Promis, juré, pas de changement de stratégie
Oui, on m’a gentiment remis une fiole dans l’espoir que je retrouve sous peu les narines d’un golden retriever lâché face au vent dans la pampa. En bouche, l’attaque est boisée, exotique, passée à la cire, avant de laisser place à la vanille délicate, la marmelade, les zestes d’orange confite. La finale s’enfuit sur le chêne vanillé et les épices douces. Un vieux qui ne fait pas son âge.
La carafe se niche dans un coffret signé John Galvin, designer spécialiste de la gériatrie du malt, à qui l’on doit notamment l’habillage du Highland Park 54 ans ou du Black Bowmore 50 ans. Il est taillé dans 12 douelle de chêne en deux blocs qui s’ouvrent sur un socle de granit prélevé dans la pierre d’un chai de la distillerie.
Changement de cap pour Aberlour, voiles sur le 1%? Nenni, rassurez-vous. « Ce 50 ans ne marque pas un changement de stratégie, mais l’aboutissement naturel d’un héritage de long terme, assure-t-on chez Pernod Ricard. C’est un joyau patrimonial, une pièce de collection qui ne remet pas en cause le cœur de gamme ni la philosophie globale de la marque. » Alléluia. Ce miracle-là, on veut s’y habituer.
* Initialement bâtie en 1826, la distillerie a été détruite par un incendie puis fondée par James Fleming en 1879. Cette cette dernière date qu’on retient pour fêter ses anniversaires – mais quand même!



